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De Fachoda au Darfour : le jeu des
puissances au Soudan
Par Charles Saint-Prot
Directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques
Rédacteur en chef de la revue Etudes
géopolitiques
(
www.etudes-geopolitiques.com )
Outre son aspect humanitaire qu’il convient bien sûr
de ne pas sous-estimer, la crise qui sévit dans la province
occidentale du Soudan, le Darfour où s’opposent traditionnellement
des tribus sédentaires et des nomades se disputant l’eau et les
pâturages, a des implications stratégiques majeures qui méritent
d’être soulignées.
L’importance géopolitique du Soudan n’est pas
nouvelle. A la jonction du monde africain et de la nation arabe,
riverain de la mer Rouge reliant l’océan Indien à la Méditerranée
via le canal de Suez, grenier à blé et détenteur de réserves
pétrolières, réunissant la totalité du bassin du Nil, immense pays
d’une superficie de 2 600 000 km² (soit cinq fois celle de la France
et 8% du continent africain), le Soudan est, depuis plus d’un
siècle, au centre d’enjeux politiques, économiques,
culturels qui ont toujours conduit les puissances à entretenir des
visées sur l’antique Nubie.
En 1898, l’affaire de
Fachoda marqua le point culminant de la rivalité franco-britannique
dans le bassin du Nil. Londres souhaitait
s'assurer un passage entre l'Égypte et la région des grands lacs
tandis que Paris poursuivait son expansion vers le nord-est, depuis
l'Afrique occidentale et l'Afrique équatoriale. Alors que la
Grande-Bretagne faisait face depuis plusieurs années au soulèvement
du Mahdi, une mission, dite Congo-Nil, conduite par le commandant
Jean-Baptiste Marchand avait atteint Fachoda (aujourd’hui Kobok) sur
les bords du Nil Blanc où la petite troupe française se trouva
bientôt encerclée par toute une armée anglaises sous les ordres du
général Kitchener et fut finalement obligée de se retirer. Devenu
condominium anglo-égytien, le Soudan ne cessa d’être en proie à des
rébellions nationalistes dont l’une des plus notables fut conduite
par le sultan du Darfour, assassiné par les Anglais en 1916. Pour
assurer leur hégémonie et combattre le nationalisme soudanais, les
Britanniques favorisèrent les divisions claniques sous couvert d’une
politique d’indirect rule consistant à privilégier les chefs
tribaux et féodaux pour créer des clivages plus au moins
artificiels entre les régions du pays.
De multiples tentatives de déstabilisation du
Soudan.
Après l’indépendance et
l’instauration d’une République du Soudan au début des années 50,
la déstabilisation et la division du pays deviennent des objectifs
stratégiques pour de nombreux pays. C’est ainsi que les Etats-Unis,
Israël, la Grande-Bretagne et l’Ethiopie encouragent une rébellion
dans le Sud. Par ailleurs, des missions chrétiennes, souvent
manipulées par certaines puissances, tentent de faire reculer la
langue arabe et incitent les populations à se séparer du Soudan.
Des mercenaires, recrutés par la CIA, encadrent les groupes
rebelles du Sud du pays. L’un des plus connus de ces mercenaires est
le fameux Rolf Steiner qui finira par tomber entre les mains des
autorités soudanaises en 1970. Comme par hasard, la rébellion
« sudiste » connaît un temps d’arrêt avec la prise de pouvoir, en
1969, par le dictateur Djafar al Nemeiri qui se rapproche des
États-Unis et d’Israël. Mais, la mauvaise gouvernance de Nemeiri ne
tarde pas à lui aliéner la majorité de la population soudanaise. Au
Sud, des milices rebelles se reconstituent autour d’une Armée
populaire de libération du Soudan (APLS), dirigée par le colonel
John Garang, qui trouve immédiatement l’appui d’Israël et de
l’Ethiopie du dictateur Mengistu. Pour Israël, l’objectif est
clair : il s’agit, d’une part, d’affaiblir un Etat arabe qui
constitue la profondeur stratégique de l’Egypte et, d’autre part, de
favoriser la création d’un Etat « sudiste » ami qui pourrait servir
de relais à ses ambitions africaines. La découverte de pétrole dans
la région du sud ne fait qu’aggraver la situation avec le jeu
concurrent des puissantes compagnies pétrolières européennes,
américaines, chinoises et russes. Les factions politiques rivales
reçoivent l’aide de l’étranger contre le pouvoir central qui
s’emploie à préserver l’unité nationale. Les choses se compliquent
encore après l’indépendance de l’Erythrée en 1993. Le fantasque
président d’Asmara, Issaias Afeworki menant une politique de
provocation tous azimuts contre ses voisins soudanais, djiboutiens
et yéménites de l’autre côté de la mer Rouge. Ayant passé une
alliance avec Israël, qui en aurait profité pour installer une base
navale et de renseignements dans des îles proches du port érythréen
de Massawa afin d’avoir un droit de regard dans ce noeud stratégique
majeur que constitue la Corne de l’Afrique, l’Erythrée devient le
principal point d’appui des forces rebelles de l’APLS.
C’est dans ce contexte que les relations se
dégradent à nouveau entre le Soudan et les Etats-Unis. En 1996, les
Etats-Unis font voter par le Conseil de Sécurité de l’ONU des
sanctions contre le Soudan, accusé de donner refuge à des
terroristes. Après les attentats anti-américains d’août 1998, au
Kenya et en Tanzanie, l’armée américaine bombarde une usine
pharmaceutique soudanaise sous prétexte qu’elle servirait à la
production d’armes de « destruction massive ». Lorsque les
négociations entre Khartoum et les rebelles sudistes, entamées en
2002, conduisent à l’accord-cadre de mai 2004, on pourrait penser
que le pays va connaître un répit. Or, c’est précisément six mois
après le début des négociations entre le pouvoir central et les
rebelles du Sud qu’une rébellion éclate dans le Darfour, en février
2003. Selon les autorités soudanaises, cette rébellion serait
encouragée par les mêmes acteurs qui ont soutenu celle du Sud durant
plus de trente ans. En tout cas, le fait est que les Etats-Unis se
lancent dans une intense campagne accusant le gouvernement soudanais
de tous les maux, notamment en tentant de transformer en conflit
racial des querelles de tribus et de répartition des richesses, sans
doute mal gérées par le gouvernement central. Ce soudain intérêt
américain pour la question du Darfour est d’autant plus suspect que,
le 8 avril 2004, le gouvernement du président Omar el Béchir avait
signé un accord de cessez-le-feu avec les groupes rebelles et
accepté que le cessez-le-feu et le règlement de la crise soient
supervisés par l’Union africaine.
Le s visées américaines en Afrique
La question que l’on est en droit de se poser est la
suivante : pourquoi le Soudan est-il devenu une priorité pour
l’administration Bush ? A la veille des élections présidentielles,
il est probable que l’équipe de George Bush cherche à faire feu de
tout bois en affichant son engagement en Afrique pour s’attirer les
bonnes grâces de l’électorat noir (le « black caucus »). Mais, la
campagne anti-soudanaise repose également sur des considérations
géopolitiques. Depuis, quelques années, les Etats-Unis développent
une vaste politique africaine visant notamment à mettre la main sur
le pétrole africain destiné à remplacer en partie celui de la région
du Golfe arabo-persique, jugée peu sure. Cette nouvelle politique
africaine, qui, accessoirement, vise les positions françaises sur le
contient, concerne toute l’Afrique « utile » qui s’étend du Golfe de
Guinée, riche en pétrole, jusqu’à la Corne de l’Afrique et les rives
de la mer Rouge où transite une partie du pétrole du Golfe. Il est
clair que cette politique africaine conduit Washington à viser le
Soudan, d’autant plus que les régions en litige détiendraient des
ressources pétrolières. Par ailleurs, l’utopique projet de « grand
Moyen-orient », c’est à dire d’un Moyen-orient américain, imaginé
par l’administration Bush cherche principalement à affaiblir les
Etats arabes et à créer à leur frontières des zones de troubles ou
de confrontation. Enfin, les néo-conservateurs américains et l’ultra-droite
chrétienne ne sont pas fâchés de détourner l’attention
internationale de la situation en Palestine et de porter des coups à
un pays arabe qui recèle de grandes potentialités.
Aujourd’hui, les Américains voudraient chausser au
Soudan les bottes du général Kitchener. Pas plus que la guerre
contre l’Irak ne visait à établir la démocratie dans ce pays et
combattre une menace d’ailleurs inexistante, la politique
d’ingérence des Etats-Unis dans les affaires du Soudan ne poursuit,
bien entendu, aucun objectif humanitaire mais elle répond tout
simplement à des calculs d’intérêt de superpuissance. Compte tenu de
la désastreuse expérience irakienne, la communauté internationale
serait bien imprudente d’emboîter le pas derrière Washington.
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