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La
politique des Etats-Unis au Proche-Orient
par
Charles Saint-Prot
Après la fin de la guerre
froide, les Etats-Unis ont redéfini une stratégie intégrale visant à
leur permettre de demeurer une superpuissance et de faire prévaloir
leurs intérêts économiques. La géopolitique mondiale est désormais
dominée par une superpuissance dont l'objectif est de maîtriser le
capitalisme mondial, façonner le marché à sa convenance et faire en
sorte que la mondialisation soit une américanisation sur tous les
plans. Pour cela, il appartient aux Etats-Unis d'écarter tout danger
de désordre qui remettrait en question leur suprématie. Dans son
livre The Grand Chessboard
, Zbigniew Brzezinski affirme que "la politique des Etats-Unis est
la clé de l'ordre mondial". Il avance l’idée que son pays doit
éviter "la domination par une seule puissance d’une des deux
principales sphères de l’Eurasie",
un curieux ensemble imaginé par les penseurs états-uniens qui ne
précisent toutefois pas quelle est la réalité de cette construction
théorique. Brzezinski décrit en détail les moyens d'instaurer un
nouvel ordre mondial dominé par les Etats-Unis et il donne une idée
assez précise d'une stratégie qui vise, comme cela est souligné dans
le titre de l'édition américaine ("American Primacy And It's
Geostrategic Imperatives"),
à la suprématie des Etats-Unis, sous le couvert d'un certain
messianisme typiquement anglo-saxon : "si les Etats-Unis manquaient
à leur tâche, ce serait l'anarchie mondiale".
Dans cette
nouvelle donne internationale conçue par les Etats-Unis, le
Proche-Orient occupe une place centrale. Tous les enjeux s'y
conjuguent : la question des ressources économiquement vitales, le
contrôle des routes stratégiques de l'énergie, l’hégémonie
économique et politique. C'est également dans cette région du monde,
lors de la première guerre contre l'Irak (1990-1991), qu'a été mis
en application pour la première fois le concept nouveau inhérent à
cette stratégie : le droit d'être le gendarme du monde que les
Etats-Unis se sont attribués. La politique de Washington au
Proche-Orient est exprimée dans un document publié par le
Washington Institute for Near East Policy. Elle se distingue par un
objectif de puissance très clairement affirmé, qui vise à prendre le
contrôle de l'enjeu pétrolier en affaiblissant tous les pays arabes
susceptibles d'y faire obstacle et en entretenant un partenariat
étroit avec des alliés qui n'ont eux-mêmes pas d'autre choix.
Un exposé
de la politique des Etats-Unis
Edité, en
janvier 2001, par le Washington Institute for Near East Policy, le
rapport du Groupe présidentiel d'études, intitulé Navigating
trhough Turbulence, America and the Middle East in a New Century,
expose la politique des Etats-Unis au Proche-Orient. Il lui
fixe cinq objectifs : empêcher une guerre régionale sur le différend
israélo-arabe ; lutter contre les armes de destruction massive ;
renforcer la lutte contre le terrorisme ; provoquer des changements
en Irak et en Iran ; renforcer les relations avec les pays de la
région. Chacun de ces objectifs fait l'objet d'un développement qui
explique quels sont les buts recherchés et les moyens pour y
parvenir, tout en précisant la vision des auteurs.
Ainsi,
concernant le conflit israélo-arabe, il est notable que les
rédacteurs du rapport n'apportent aucune précision sur le processus
de paix qu'ils prétendent appeler de leurs vœux et se démarquent
très nettement des accords d'Oslo dont ils rappellent qu'ils ne sont
pas "une idée américaine". Ils estiment simplement qu'il convient de
renforcer le partenariat israélo-américain, faire pression sur les
Etats arabes "pro-occidentaux" pour qu'ils soutiennent le "processus
de paix" et "dissuader" les adversaires déclarés ou potentiels (
Irak, Syrie, Liban…). La lutte contre la prolifération des armes de
destruction massive ne vise pratiquement que l'Irak, avec une
allusion voilée à l'Iran. Rien n'est écrit concernant d'autres Etats
qui développent des programmes d'armes de destruction massive
autrement plus avancés, par exemple, Israël ou le Pakistan. Le
rapport traite de la menace terroriste, évaluée comme très sérieuse
dans ce document préparé plus d'un an avant les attentats du 11
septembre. Il est constant qu’il fait un amalgame entre la
Résistance palestinienne et libanaise (Hezbollah), le terrorisme
d'Etat ou le terrorisme intégriste. En outre, les rédacteurs se
limitent surtout à une approche policière du phénomène terroriste
sans développer aucune analyse politique quant à ses causes.
L’obsession du renversement du pouvoir irakien apparaît très
nettement tandis qu'il est simplement préconisé de soutenir les
forces "modérées" contre les partisans de la ligne dure du régime
iranien. Enfin, concernant les relations avec les Etats de la
région, il est notable que le document met en exergue l'affirmation
d'une alliance stratégique avec Israël et la Turquie et se limite à
des déclarations de principes visant à améliorer les bonnes
relations, en particulier avec une nouvelle génération de dirigeants
arabes, souvent moins charismatiques que leurs prédécesseurs, que
les Etats-Unis entendent aligner sur eux. Il est suggéré
d’encourager une meilleure connaissance mutuelle entre les
Etats-Unis et les pays arabes dits "pro-occidentaux", afin de
sauvegarder les "intérêts vitaux" des Etats-Unis. Sur ce point, il
est remarquable que, sous couvert du renforcement de la coopération
dans le domaine de "la sécurité énergétique, militaire et
économique", le rapport préconise surtout un renforcement de la
présence militaire américaine dans certains pays arabes, au risque
de leur créer de graves problèmes intérieurs.
Quand bien
même n'exprime-t-il pas une position officielle des Etats-Unis, le
rapport de l'Institut de Washington, lequel passe pour être proche
du fameux American-Israel Public Affairs Committee (AIPAC),
l'un des principaux organismes du puissant lobby pro-israélien, est
très révélateur du courant dominant dans l'administration
américaine. Il s'inscrit très nettement dans la stratégie conduite
par Washington au Proche-Orient. Ce document éclaire les grands axes
de la politique états-unienne : le contrôle des régions productrices
de pétrole, notamment par
la présence de forces militaires,
importantes et permanentes, sur le sol de la Péninsule arabe ;
l'affaiblissement de l'Irak dont le sort doit servir
d'exemple à tous ceux qui seraient tentés de remettre en question la
suprématie des Etats-Unis ;
l'alliance stratégique avec
l'Etat d'Israël et la suprématie militaire absolue des alliés des
Etat-Unis (Israël et Turquie).
Le pétrole, enjeu
stratégique
Si le mot
pétrole apparaît très peu dans le rapport publié par le Washington
Institue for Near East Study, il est indéniable que l'idée est
omniprésente sous des termes alambiqués tels "sécurité énergétique",
"sécurité économique", "intérêts vitaux des Etats-Unis". Le fond du
problème est donc bien la géopolitique du pétrole. Malgré
l'accroissement des parts d'autres sources d'énergie, le pétrole
restera durant des décennies la première source d'énergie. Or c'est
une ressource naturelle épuisable. Les réserves pétrolières
mondiales ont enregistré une baisse de 18,2 milliards de barils en
1999, en tombant à 1 016 milliards. L'évolution des réserves et de
la production va inexorablement baisser alors que, parallèlement,
l'accroissement des besoins énergétiques mondiaux ne cesse
d'augmenter. Telle sont les données de base qui expliquent que le
pétrole constitue un enjeu stratégique essentiel.
Qui tient
le pétrole tient l’économie mondiale. Fort de cette certitude les
Etats-Unis ont fait une priorité de la mainmise sur le pétrole
mondial. Premier consommateur
et premier importateur de pétrole dans le monde, pays d'origine des
plus grandes sociétés pétrolières internationales, contrée
productrice de pétrole, les Etats-Unis ont toujours exercé un rôle
primordial dans le développement et l'orientation de l'industrie
pétrolière. Depuis 1986, les réserves pétrolières des Etats-Unis ont
commencé à chuter et c'est précisément à cette époque que la part
des importations a dépassé la part de la production nationale pour
la consommation intérieure. En outre, les Etats-Unis ont le souci de
préserver leurs propres réserves, qui ne représentent que 30
milliards de barils,
en privilégiant l'achat de naphte sur le marché mondial. Dans ces
conditions, la géopolitique du pétrole peut s’articuler à partir de
deux approches : le contrôle des zones de production et des routes
du pétrole, le contrôle du prix. Le jeu états-unien repose sur trois
objectifs majeurs : acheter sur le marché mondial à un prix
relativement bas, être présent les principales régions productrices
pour faire pression sur les concurrents européens et asiatiques
(notamment la Chine),
maîtriser les routes d'acheminement de l'or noir.
Dans la
course pour le pétrole, le Proche-Orient occupe une place de choix.
La seule région du Golfe arabo-persique détient plus de 660
milliards de barils de réserves pétrolières, soit plus de 65 % des
réserves prouvées du monde, avec deux poids lourds : l'Arabie
séoudite et l'Irak qui possèdent les premières réserves mondiales.
Le centre de gravité de la production pétrolière mondiale est de
manière stable dans cette région, capable de répondre aux besoins de
la planète pour les cinquante prochaines années et, par ailleurs,
voisine d'une autre importante région productrice : le lac caspien.
Depuis les années trente, les Anglo-saxons se sont employés à faire
du Golfe une chasse gardée. Le premier à contester leur hégémonie,
le dirigeant iranien Mossadegh avait été renversé par un complot de
la CIA en 1953, mais c'est l'Irak, sous le gouvernement nationaliste
du parti Baas, qui, à partir de 1968, a vraiment remis en cause la
domination américaine en nationalisant le pétrole et en mettant en
place une politique de coopération privilégiée avec un certain
nombre de pays amis, dont la France. Après la guerre israélo-arabe
de 1973, l'hégémonie de Washington se trouvait menacée par la montée
en puissance des concurrents européens et japonais. Parallèlement,
elle était contestée à la fois par le roi Fayçal d'Arabie séoudite,
qui récusait la politique américaine vis à vis du conflit
israélo-arabe et souhaitait être plus indépendant de Washington, et
par le Chah d'Iran qui, après son rapprochement avec l'Irak,
intervenu lors de l’accord d’Alger de 1975, semblait se détacher de
l'orbite américaine. Une nouvelle donne était en train de se mettre
en place. La suite est connue : la Turquie, alliée indispensable
des Etats-Unis contre le monde arabe, se voit donner le feu vert
pour occuper Chypre, en juillet 1974 ; le roi Fayçal est assassiné
par un agent américain en mars 1975 ; la guerre du Liban est
déclenchée par des groupes orchestrés par Israël et les Etats-Unis,
en avril 1975 ; des mouvements religieux extrémistes, manipulés par
les Anglo-saxons, commencent à contester l'autorité du Chah d'Iran.
Finalement, en janvier 1979, celui-ci va être renversé par Khomeiny
qui instaure une République islamique dont la turbulence va
provoquer des crises avec ses voisins arabes. Après le déclenchement
de la guerre Irak-Iran, le 4 septembre 1980, les Etats-Unis
permettent à Israël de soutenir l'effort militaire de l'Iran afin de
faire durer la guerre et d'épuiser les deux pays. Le scandale de l’Iran
Gate révélera le soutien militaire américain apporté au régime
de Khomeiny par l'intermédiaire d'Israël. En même temps, les
Etats-Unis renforcent leur présence auprès des monarchies arabes du
Golfe terrorisées par la menace iranienne.
Ayant
vaincu l'Iran en 1988, l'Irak se retrouve en situation de force dans
la région du Golfe. Doté d'une armée expérimentée, disposant d'un
fort potentiel technologique, détenteur des secondes réserves de
pétrole du monde, l'Irak peut prétendre exercer un rôle de premier
dans le monde arabe. Or, l'Irak a résolument fait le choix de se
rapprocher des nations européennes, en particulier de la France, qui
l'a aidé durant le conflit avec l'Iran, et des Etats asiatiques
(Japon, Chine). Bagdad accorde à ces pays un statut privilégié en
matière d'échanges économiques et de coopération dans le domaine
pétrolier. Cela signifie à terme un déclin de l'hégémonie américaine
dans le Golfe et une remise en cause du rôle des compagnies
anglo-saxonnes sur la politique pétrolière. Et cela à un moment où
l'effondrement du bloc soviétique fait disparaître la menace
soviétique, réelle ou supposée, qui justifiait la présence
américaine à la fois dans un grand nombre de pays européens, sous
couvert de l'OTAN, ou dans les Etats arabes dits pro-occidentaux.
C'est dans ce contexte qu'est née la politique d’affaiblissement du
potentiel économique et militaire de l’Irak et l’idée de renverser
le pouvoir baassiste pour installer à Bagdad un régime
pro-américain.
En 1989,
deux ans avant l'affaire de Koweït, les Etats-Unis et leurs
propagandistes lancent une intense campagne diplomatique et
médiatique de dénonciation autour du prétendu
"nouveau danger irakien".
La chute du bloc soviétique aura pour conséquence de précipiter le
scénario. Désormais les Etats-Unis préparent l'après guerre froide
qu'ils conçoivent comme un ordre mondial américain. Dans ce
contexte, mettre la main sur le pétrole devient un but prioritaire.
Puissance indépendante au cœur d'une zone stratégique, l'Irak a
tout uniment le tort d'être un obstacle aux visées états-uniennes
dans la région. C'est tout le sens du piège tendu à Bagdad avec
l'affaire de Koweït (août 1990) et de la guerre qui va suivre
l'occupation de l'émirat, en janvier 1991. Depuis la guerre contre
l’Irak, les Etats-Unis ont marqué leur territoire. Ils se sont
puissamment installés militairement dans la région du Golfe sous le
couvert d’alliances militaires qu’ils ont imposées aux monarchies
locales, ce qui n’est pas sans provoquer un profond mécontentement
dans la population.
En même temps, on connaît l’intérêt que portent les Etats-Unis au
pétrole caspien et les efforts qu’ils déploient pour se rapprocher
de cette région et influencer le choix des routes qui achemineront
l’or noir caspien. Tout l'enjeu consiste à faire échapper les champs
pétroliers des pays riverains du lac caspien à l'influence russe
tout en écartant la Chine du jeu. La question de l'acheminement du
pétrole du lac Caspien est l'un des grands enjeux géopolitiques de
ces dernières années. L'objectif des Etats-Unis est de
maîtriser les voies d’acheminement du
brut en faisant transiter le pétrole kazakh et azéri par le
territoire turc jusqu'au port de Ceyhan. L'intérêt stratégique de
Washington dans cette affaire est attesté par le fait que le
ministre de l'énergie des Etats-Unis, Spencer Abraham, a inauguré en
grandes pompes la construction de l'oléoduc Bakou-Ceyhan, le 17
septembre 2002. Les visées états-uniennes expliquent le soutien
apporté à tous les mouvements séparatistes au sein de la Russie (par
exemple, en Tchétchénie) ou aux régimes et partis intégristes dans
les républiques musulmanes de l'ancienne URSS. Elles sont aussi à
l'origine du renforcement de l’alliance avec la Turquie chargée de
renforcer l'OTAN, c'est à dire la police états-unienne, dans cette
partie du monde. Pour être complet, il faut ajouter que
l’installation de troupes américaines au Kosovo et en Afghanistan
s’est précisément effectuée dans des endroits qui pourraient des
lieux de transit du pétrole caspien.
La guerre
contre l’Irak, programmée dès le mois de septembre 2002, entre
sans aucun doute dans la stratégie globale des Etats-Unis. Dès lors,
il est possible de mieux comprendre l'incroyable acharnement et les
méthodes les plus discutables qu’ils ont utilisées pour en finir
avec ce pays.
Affaiblir l'Irak,
diaboliser l’Islam, remodeler le Proche-Orient
La
politique des Etats-Unis à l'égard de l'Irak a pour fondement la
stratégie pétrolière de Washington. Ce n'est sans doute pas un
hasard si des représentants de l'opposition irakienne en exil,
proches des Etats-Unis et, pour certains, liés au lobby pétrolier
états-unien, ont déclaré que, en cas de renversement du pouvoir
irakien, les compagnies pétrolières françaises, européennes et
russes n'auraient plus aucune facilité en Irak. Que ces
déclarations, jugées inopportunes par Washington, aient été
démenties n’enlève rien au fait qu’elles ont été prononcées et
traduisent bien la réalité. Depuis longtemps, l’Irak a été un
obstacle à la politique de Washington. C’est cet obstacle qu’ils
voudraient réduire. Ce pays a commis le crime de contester la
suprématie américaine et la punition doit être assez dure pour
servir de leçon à tout pays qui serait tenté de suivre son exemple.
En outre, l'Irak était le dernier bastion, ou l'ultime témoin, d'un
fort courant nationaliste arabe qui, avec Nasser en Egypte et le
parti Baas en Syrie et en Irak, s'est manifesté à partir des années
1950. Ce courant qui a séduit une large partie des masses arabes, a
été vigoureusement combattu par les Etats-Unis aux yeux desquels ce
mouvement, et ce mouvement seul pouvait durablement compromettre
leurs objectifs au Proche-Orient. Il est constant que ce
nationalisme arabe, progressiste et laïc, a suscité des sympathies
dans de nombreux pays en Europe où, pour des raisons géopolitiques
évidentes, les Etats sont plus intéressés par les évolutions
socio-politiques d'un monde proche-oriental, notamment arabe, qui
est leur voisin et auquel plusieurs d'entre eux sont
traditionnellement liés par de puissants facteurs historiques,
humains, sociaux et culturels.
Face à ce
nationalisme arabe, les Etats-Unis ont cru pouvoir instrumentaliser
des groupes intégristes religieux, servant d'excellents repoussoirs,
propres à écarter l'Europe du monde arabo-musulman. L'utilisation
de l'intégrisme a été une tentation états-unienne afin d'éviter la
mise en place d'une coopération solide entre le monde arabe et ses
voisins du Nord de la Méditerranée. Né sur le terreau des
frustrations et des humiliations, l'intégrisme religieux présente la
double particularité d'avoir été favorisé par la politique
américaine au Proche-Orient et, en même temps, d'avoir souvent
bénéficié du soutien, plus ou moins discret de Washington, qui a
probablement joué les apprentis sorciers. Après les événements du
11 septembre 2001, les Etats-Unis ont immédiatement utilisé ce drame
pour brandir la prétendue "menace de l’Islam". Ils ont diabolisé
l’Islam de façon à enrôler dans une nouvelle croisade un certain
nombre de pays occidentaux incapables de faire la différence entre
une poussée extrémiste, conjoncturelle et surévaluée, et l’ensemble
du monde musulman qui est d’ailleurs loin d’être homogène.
C’est dans
ce contexte que la mise en scène de la crise avec l'Irak s’est
organisée. Le jour même des attentats du 11 septembre 2001, le
secrétaire d'état à la défense des Etats-Unis, Donald Rumsfeld
déclare « maintenant on peut enfin attaquer l’Irak.
Richard Clarke, ancien responsable de la lutte
antiterroriste à la Maison-Blanche, a révélé qu'au lendemain des
attaques et malgré la mise en cause d'Al-Qaïda, George Bush lui a
demandé à trois reprises de «mettre les 11 septembre sur le dos de
l’Irak ». Selon lui «Dès 1998, Wolfowitz,
Perle, Rumsfeld, avaient décidé, contre les faits, qu'il fallait
défaire Saddam... Pour cela, ils ont inventé un lien entre al-Qaïda
et Saddam Hussein, qui n'existait pas!».
C’est ainsi que le groupe extrémiste, composé de membres du lobby
ultrasioniste (les « néoconservateurs » Wolfowitz, Perle, William
Kristol, Elliott Abrams) et du lobby du pétrole et de l’industrie de
l’armement (Cheney, Rumsfeld) qui influence la politique de Bush
met en place une vaste opération d’intoxication visant à préparer la
guerre contre l’Irak.
L’idée
première est de détruire l’Irak pour affaiblir le monde arabe au
profit d’Israël. Wolfowitz déclare « ce qui est bon pour Israël est
bon pour les Etats-Unis »
Plus largement, l’objectif poursuivi vise à permettre aux Etats-Unis
de maintenir et consolider leur présence militaire dans le Golfe en
organisant une guerre dont l'objectif consisterait à installer un
régime pro-américain à Bagdad pour verrouiller le dispositif
géopolitique régional dans la perspective d’un plan pour un « Grand
Moyen Orient » visant à remodeler un ensemble artificiel qui,
ignorant les lignes de fracture entre les mondes arabe, turc, perse
ou pakistanais, s'étendrait des frontières de l’Inde au Maroc. Les
attaques contre Washington et New York du 11 septembre 2001 ont
donné aux Etats-Unis une occasion inespérée de présenter leurs
visées stratégiques comme un combat contre un prétendu "axe du mal"
dans lequel sont compris des pays qui n'ont aucune responsabilité
dans le terrorisme. Après l’intervention en Afghanistan, les
Etats-Unis ont immédiatement désigné Bagdad comme leur adversaire,
sans qu’il soit possible d’établir le moindre lien entre les
attentats terroristes et l'Irak, qui n'a jamais eu la moindre
complaisance pour les groupes intégristes, adversaires déclarés et
acharnés du régime baassiste. La lutte contre le terrorisme est donc
devenue une excuse pour proposer une division du monde fondée sur la
distinction entre les Etats qui suivent inconditionnellement les
Américains dans la guerre contre "le mal" et les Etats "voyous"
censés incarnés le mal. Le motif de faire la guerre à l'Irak pour
combattre le terrorisme était d'ailleurs si peu crédible auprès de
la communauté internationale que les Etats-Unis ont soutenu
parallèlement que leur but est d'éviter la prolifération des armes
de destruction massive. Mais outre le fait qu’il a été prouvé que
l'Irak ne disposait pas de telles armes, le principe même du
désarmement de ce pays pose problème. En effet, le désarmement de
l'Irak a également pour but de faire en sorte que l'Irak ne puisse
pas jouer son rôle au service de l'équilibre des forces dans la
région. Par surcroît, désarmer l'Irak, alors qu'aucun autre pays
arabe ne dispose de moyens militaires sérieux, revient à affaiblir
le monde arabe et à laisser la suprématie militaire au Proche-Orient
aux deux meilleurs alliés des Etats-Unis : l'Etat d 'Israël et la
Turquie. Après la chute du gouvernement nationaliste à Bagdad, en
mai 2004, les Etats-Unis ont installé un pouvoir composé de
collaborateurs et de représentants des divers partis ethniques et
religieux, en attendant l’élaboration d’une nouvelle Constitution
qui consacrerait un fédéralisme qui menacerait du même coup l’unité
de ce pays. Par ailleurs, dès l’invasion de l’Irak, les relations se
sont dégradées entre Washington et Riad au point que l’Arabie
séoudite, l’une des dernières béquilles d’un monde arabe de plus en
plus impotent, semble désormais menacée par son ancien allié
américain.
. Dans ces
conditions, le vrai problème est celui de la politique des
Etats-Unis à l'égard du monde arabe. La nation arabe, le pays réel
arabe a le sentiment d'être victime de la politique anglo-saxonne
depuis un siècle. La liste des ressentiments est longue : la
trahison des promesses faites aux Hachémites lors de la Grande
Révolte durant la première Guerre mondiale ; l'encouragement du
sionisme suivi de la création de l'Etat d'Israël en Palestine, puis
le soutien constant et partial à l'Etat d'Israël ; la lutte conduite
par les Etats-Unis contre les régimes nationalistes qui appelaient
les Arabes à relever la tête et à s'unir ; le pillage des richesses
pétrolières arabes ; la mise sous tutelle de la plupart des régimes
arabes ; la volonté permanente d'empêcher la constitution d'une
force arabe, économique ou militaire dans un contexte régional
marqué par le surarmement de l'Etat d'Israël, doté de l'arme
nucléaire à Israël, du Pakistan, de l'Iran ou de la Turquie.
L’occupation de l’Irak par les Etats-Unis et les graves atteintes
aux droits de l’homme qui entachent cette occupation (torture des
prisonniers, arrestations arbitraires, répression de la Résistance…)
constituent des griefs supplémentaires. D’autant plus que les
Arabes pressentent que cette occupation est le prélude à un
remodelage de la carte du Proche-Orient. En effet, le Washington
Post du 11 septembre 2002 notait que l'Irak « n'est que la
première pièce du puzzle. Après avoir évincé Saddam Hussein, les
Etats-Unis auraient plus de force d'appui pour agir contre la Syrie
et l'Iran. Le but n'est pas uniquement un nouveau régime en Irak
mais l'établissement d'un nouveau Proche-Orient. » Les contours de
ce Proche-Orient remodelé seraient encadrés par Israël, la Turquie
et l'Irak occupé qui rejoindrait ainsi l'axe stratégique
israélo-turque dans une sorte d'alliance qui rappellerait le Pacte
de Bagdad de 1955.
Dès lors, les Etats-Unis
pourraient s'employer à reprendre pieds en Iran et, avec leurs
alliés israéliens et turcs, mettre au pas la Syrie, voire à
favoriser sa partition sur des bases ethniques ou religieuses. En
outre, sous prétexte de combattre le Hezbollah au Liban, Israël
aurait le feu vert pour réoccuper une partie du Sud-Liban tout en
favorisant la division du Liban sur des bases confessionnelles. Il
est d'ailleurs notable que, depuis quelques mois, les Etats-Unis et
Israël ont repris contact avec des éléments extrémistes de
l'opposition libanaise, qui multiplient les provocations contre le
gouvernement de Beyrouth.
Enfin, le nouvel axe pro-étatsunien pourrait englober la Jordanie, à
laquelle serait proposée d’annexer une partie de l'Arabie séoudite,
laquelle fait l’objet à Washington d’un plan de partition en trois
ou quatre zones.
Dans ces conditions, il n'y aurait plus aucune puissance arabe et le
champ serait libre pour les seuls alliés stratégiques des
Etats-Unis.
Les alliés stratégiques:
Israël et la Turquie
"Si les
Américains déplorent l'anti-américanisme qui se manifeste de plus en
plus dans le monde arabe, ils devraient s'interroger sur les causes
de cet anti-américanisme. De la même façon, s'ils déplorent le
terrorisme dont ils sont victimes, ils devraient s'interroger sur
les raisons qui poussent des homes et des femmes à avoir recours à
ces actes condamnables." Cette réflexion d'un dirigeant d'un Etat
arabe du Golfe résume bien la question de fond posée par la
politique des Etats-Unis au Proche-Orient : " dans l'ensemble du
monde arabe, de l'Atlantique au Golfe, du Maroc au Yémen, l'opinion
publique arabe est hostile à l'Amérique, non pas pour ce qu'est
l'Amérique, non pas par haine du peuple américain, de sa culture, de
sa réussite, mais pour ce que fait l'Amérique. Nous avons le
sentiment que la politique des Etats-Unis se conduit, selon les
intérêts des seuls Etats-Unis, sans aucun sens des responsabilités
et, surtout, comme si nous, Arabes, n'existions pas, comme si nous
n'étions que des pions méprisables. Comme si nous étions des êtres
humains de deuxième classe, n'ayant pas les mêmes droits que les
autres. A cet égard, la question de Palestine est très révélatrice.
Les Etats-Unis ont répété à satiété que l'Irak de Saddam devait se
conformer aux résolutions de l'Onu mais cela fait des décennies
qu'Israël bafoue des dizaines de résolutions des Nations unies."
Lorsque
les rédacteurs du rapport Navigating through Turbulence
écrivent que l'un des axes majeurs de la politique des Etats-Unis au
Proche-Orient doit être
l'alliance stratégique avec l'Etat
d'Israël et la suprématie militaire absolue des alliés des
Etat-Unis, ils ne font que traduire une réalité. De fait, les seuls
alliés inconditionnels des Etats-Unis dans la région sont des Etats
non-arabes : l'Etat d'Israël et la Turquie, auxquels Washington
rêverait d'ajouter l'Iran. Pour les Etats-Unis, Tel Aviv et Ankara
sont, depuis l'époque de la guerre froide, des partenaires solides
et cette alliance a survécu à l'effondrement du bloc soviétique.
S'agissant d'Israël, il est commun de souligner le rôle du groupe de
pression pro-israélien, mais c'est une explication un peu courte.
Qu'il existe un lobby pro-israélien aux Etats-Unis est
indéniable, que celui-ci soit actif et influent est bien le moindre
dans un pays où le lobbying est non seulement autorisé mais
réglementé. Mais quel que soit le dynamisme de ce groupe de
pression, notamment du fait de l’influence des « néoconservateurs »,
il ne suffit pas à expliquer la force du pacte qui lie Tel Aviv et
Washington. A vrai dire, l'influence du lobby
pro-israélien rejoint la visée stratégique états-unienne.
En réalité, les
Etats-Unis ont bien compris qu'Israël est au Proche-Orient un Etat
isolé, qui, aussi longtemps qu'il refusera la création d'un Etat
palestinien indépendant et viable, ne pourra jamais s'intégrer dans
la région. De ce fait, un tel Etat n'a pas d'autre choix que celui
de rechercher un protecteur puissant dont il sera par la force des
choses un allié fidèle et sans états d'âme. Allié d'autant plus
appréciable qu'il est doté d'une armée suréquipée qui fait de lui un
bon gendarme. C'est sur cette base que les deux pays entretiennent
une complicité que ne viennent guère troubler que quelques timides
rappels à l'ordre lorsque le gouvernement israélien, périodiquement
formé par une coalition de droite et d'extrême droite, dépasse la
mesure et provoque l'irritation trop vive de la communauté
internationale. En revanche, sur l'essentiel Washington ne fait rien
qui puisse s'opposer formellement à une stratégie
israélienne qui rejette les accords d'Oslo et cherche à éliminer
l'Autorité palestinienne. A vrai dire, les Etats-Unis ne cherchent
pas à avoir une position équilibrée et impartiale, ils ne sont pas
des faiseurs de paix mais ils conduisent tout uniment une politique
de puissance, conforme à leurs seuls intérêts. Ainsi, afin de
ménager leur allié israélien, ils sont moins intéressés par la
résolution définitive de la question palestinienne, c'est à dire par
la création d'un Etat palestinien et de nouvelles relations entre
deux Etats, israélien et palestinien, libres et égaux, que par le
maintien d'une sorte de statu quo en se limitant à éviter
toute confrontation majeure qui bouleverserait leurs propres plans.
Selon
l'hebdomadaire gouvernemental égyptien Al Ahram hebdo, le
véritable axe du mal est "celui que forment les Etats-Unis, Israël
et la Turquie".
En effet, la Turquie est le second partenaire stratégique des
Etats-Unis au Proche-Orient. A l'instar d'Israël, ce pays est mal à
l'aise dans la géopolitique de la région. Ni européen, ni arabe ; en
froid avec ses voisins grecs, russes, arméniens et iraniens ; pays
musulman et membre de l'Otan, la Turquie entretient aussi des
rapports tendus avec la nation arabe. En Méditerranée orientale et
au Proche-Orient, la Turquie est, avec Israël, un "Etat paria" coupé
de son environnement. Pour Washington, la
Turquie joue un rôle clé. Dans les Balkans, le retour des Turcs, à
l'occasion de crise de l'ex-Yougoslavie, s'est nettement opéré dans
le cadre de la politique américaine et allemande. La Turquie est
l'une des pièces maîtresses du jeu états-unien contre la Russie pour
le contrôle du pétrole du lac caspien et surtout le transit de ce
pétrole qui devrait principalement s'effectuer vers le port turc de
Ceyhan. Sur le plan militaire, il convient de souligner que,
forte de 797.000 hommes, l'armée turque est la seconde armée de
l’Otan. Le secrétaire général de l'OTAN, lord Robertson déclarait le
23 novembre 2000 à Istamboul que la Turquie "est un allié sûr de
l'Otan au cœur d'une zone vitale qui comprend les Balkans, le
Caucase, le Proche-Orient et la Méditerranée". Grâce à la Turquie,
l’Otan, c'est à dire les Etats-Unis, consolide son dispositif qui
s’étend aux frontières de la Russie et du monde orthodoxe, d'une
part, à celle du monde arabe et perse, d'autre part.
La Turquie
est également instrumentalisée par les Etats-Unis au Proche-Orient.
Durant la guerre contre l'Irak, la Turquie a servi de base aux
bombardiers américains. Elle continue à être utilisée par les
anglo-américains pour les bombardements effectués en violation du
droit international contre l'Irak. Par ailleurs, la Turquie et
Israël ont conclu, en février 1996, un accord de coopération
militaire qui représente une modification majeure des données
stratégiques au Proche-Orient. Cet accord prévoit prévoir des
facilités et des possibilités d’exercices pour les forces
israéliennes dans les vastes espaces dont dispose la Turquie,
l’amélioration par Israël des équipements de l’armée turque et
l’échange d’informations. Deux textes, dont certaines clauses
restent secrètes, ont été signés en février et en août 1996. Ils
autorisent notamment la tenue de manœuvres aériennes et navales
conjointes, des facilités portuaires, la possibilité pour l'aviation
israélienne de s'entraîner au- dessus du vaste espace anatolien.
Israël et les Etats-Unis, puisque l'un ne fait rien sans l'autre,
vont plus loin en équipant l’armée turque des technologies
militaires les plus modernes. Ainsi, en août 2000, le Premier
ministre israélien Ehud Barak s'est rendu à Ankara pour négocier des
contrats d'armement avec son homologue Bulent Ecevit, y compris un
satellite espion pour lequel Israel Aircraft Industries (IAI)
est d'ailleurs en lice avec le Français Alcatel.
Il est
notable que l'alliance turco-israélienne correspond à un choix
politique de la Turquie, en particulier du lobby militaire qui,
après la chute du bloc soviétique, craignait de perdre les faveurs
des Etats-Unis. Pour mieux mettre en exergue l'intérêt que
représente l'armée turque pour Washington, les Turcs ont choisi de
s'inscrire dans la stratégie anti-russe et anti-arabe des Etats-Unis
et de s'allier avec Israël pour partager avec l'Etat hébreu le rôle
de gendarme américain au Proche-Orient. Ce rôle complaît d'autant
mieux à certains milieux turcs que certains, dans l'ex-Empire
ottoman, nourrissent traditionnellement des sentiments mitigés à
l'égard des voisins arabes avec lesquels perdurent de nombreux
différends. En 1997, un ministre turc en voyage officiel en Israël,
a visité le Golan, donnant ainsi une sorte de bénédiction à
l'occupation israélienne. Les gestes d'hostilités vis à vis de ce
pays sont nombreux, outre l'occupation en 1939 d’Iskandaroun, le
sandjak d'Alexandrette, dont la Syrie n'a jamais reconnu l'annexion
par la Turquie, un contentieux important oppose la Turquie à la
Syrie et à l'Irak sur le partage des eaux de l'Euphrate depuis le
projet anatolien du Sud-est (GAP) qui vise à réaménager le cours de
l'Euphrate. L'achèvement de ce projet en 2003 devrait avoir des
conséquences graves pour la Syrie et l'Irak qui se perdraient la
moitié de leur contingent. Tout cela en parfaite violation du droit
international, en particulier de la Convention de l'Assemblée
générale des Nations unies du 21 mai 1997, selon laquelle le pays en
amont doit respecter les droits des usagers des pays situés en
aval. Pour faire bonne mesure, la Turquie s'est engagée à fournir
de l'eau à Israël. Enfin, si la Turquie n'est pas favorable à une
partition de l'Irak qui risquerait de provoquer, avec l'aide des
Etats-Unis, la création d'un Etat kurde, lequel serait un pôle
d'attraction pour les kurdes de la Turquie, elle n'exclut pas de
profiter d'une guerre américaine contre l'Irak pour tenter d'occuper
la région de Mossoul. L'élection, en novembre 2002, d'un
gouvernement à coloration islamique à Ankara n’a pas
fondamentalement changé la donne du fait de la permanence du poids
de l'armée dans la vie politique locale.
Après
Israël et la Turquie, les Etats-Unis rêvent de compléter leur
dispositif en ramenant dans leur giron Téhéran où il existe au sein
du système un fort courant pro-américain représenté par l'ancien
président Rafsandjani, chef de l'influent Conseil de discernement
des Intérêts Supérieurs du Régime. Un proche de Rafsandjani,
l’ancien ministre des affaires étrangères Ali Velayati, a rencontré
des diplomates états-uniens de haut rang à plusieurs reprises durant
l’été 2002 afin de garantir la neutralité de l’Iran en cas d’attaque
américaine contre l’Irak et assurer, en contrepartie la préservation
des intérêts iraniens si un remodelage de la carte géopolitique de
la région devait intervenir. En tout cas, la doctrine officielle du
dual containment face à l'Irak et à l'Iran ne doit pas cacher
que Washington n'a pris aucune mesure drastique contre l'Iran, y
compris à l'égard des efforts d'armement de ce pays et la
construction d'une centrale nucléaire à Bushehr.
Dans leur conception de l'avenir géopolitique du Proche-Orient, les
Etats-Unis intègrent l'idée que, en 2025, l’Iran aura doublé sa
population pour compter plus de 130 millions d’habitants. Il sera
une puissance démographique, le détenteur d’importantes ressources
pétrolières et gazières, une puissance militaire de tout premier
plan. Un nouvel Iran, débarrassé du régime islamique radical,
pourrait ainsi renforcer le dispositif d'encerclement et de
rabaissement du monde arabe qui est l'objectif des Etats-Unis.
C’est la raison pour laquelle Washington a laissé le champ libre à
la montée en puissance des mollahs chiites pro-iraniens au sein de
la communauté chiite irakienne, après l’invasion de l’Irak. Au
risque de favoriser des divisions religieuses et de renforcer le
pouvoir des mollahs intégristes dans ce pays.
Conclusion
Depuis la
guerre contre l'Irak en 1991, et, plus encore, après l’invasion de
ce pays en 2003, les États-Unis ont pu consolider leur dispositif
militaire au Proche-Orient. Le Qatar est devenu l’une des plus
grandes bases américaine du monde. Les Américains ont renforcé
leur présence sur le plan commercial et dans le secteur des ventes
d'armes tout en réduisant l'influence des pays européens qui,
contraints de participer, directement ou indirectement, aux
opérations militaires, se sont discrédités auprès du monde arabe.
L'approche géopolitique des Etats-Unis dans cette partie du monde
vise à créer un nouveau système d'alliance avec les Etats non-arabes
: Israël, Turquie, demain Iran ou, peut-être un Etat kurde qui, à la
faveur de l’occupation de l’Irak, serait porté sur les fonds
baptismaux par Washington afin de mieux balkaniser la région.
Ce qui
caractérise l'approche géopolitique des Etats-Unis au Proche-Orient
est la volonté de maintenir le monde arabe plus bas que l'herbe, de
l'empêcher de s'unir et de constituer une puissance qui serait
naturellement proche des nations européennes, en particulier la
France, pour des raisons tenant aussi bien à l'histoire, à la
géopolitique et aux facteurs socioculturels. A cet égard, il est
remarquable que les intérêts géopolitiques des Etats-Unis et de la
France, ainsi que quelques autres nations européennes, sont
diamétralement opposés sur tous les points. C'est peu de dire que le
jeu des Etats-Unis est globalement hostile à la nation arabe. En
conséquence, la pax americana ne régnera pas dans un
Proche-Orient où Washington n'a que deux buts clairement affichés :
la mainmise sur le pétrole et l'alliance stratégique avec Israël.
Aucun de ses buts ne correspond aux attentes du peuple arabe et la
politique des Etats-Unis conduit à emballement de la logique d'un
choc des civilisations et à un mécontentement d'une ampleur telle
qu'il pourrait bien constituer un nouveau facteur d'embrasement de
cette partie du monde. Selon l’ancien président sud-africain et Prix
Nobel de la paix, Nelson Mandela, ce sont "les Etats-Unis de George
W. Bush et non l’Irak de Saddam Hussein qui menacent la paix
mondiale". Cette menace est la conséquence de l'unilatéralisme de
l'hyperpuissance états-unienne. C’est ce qu’a bien compris la France
qui a pesé de tout son poids lors de la crise irakienne (septembre
2002-mars 2003) pour faire en sorte d’éviter une attaque contre
l’Irak et redonner la main à l’Organisation des Nations unies. La
suite des événements a donné raison à Paris. L’occupation de l’Irak
a tourné à un quadruple fiasco. Politiquement les Etats-Unis n’ont
jamais autant été haïs dans le monde arabe d’autant plus qu’ils
accordent leur soutien aveugle à un gouvernement israélien dont la
politique extrémiste nourrit un climat de forte tension. Moralement,
les tortures infligées aux prisonniers irakiens et les mensonges
cyniques qui ont conduit à la guerre contre l’Irak les ont
discrédité. Economiquement, le cours du pétrole s’est envolé. Enfin,
sur le plan de la sécurité, les GI’s sont embourbés dans une guerre
coloniale et sont confrontés à une farouche Résistance tandis que
l’Irak est devenu un nouvel eldorado pour des groupes terroristes
dont les activités débordent les frontières. Dans ces conditions, le
sommet du G8, qui s’est tenu du 6 au 10 juin 2004 à Sea Island, et
au cours duquel les Etats-Unis comptaient imposer leur concept de «
Grand Moyen Orient », a constitué un échec pour Washington. La
France, dont l’opposition à l’invasion de l’Irak s’est révélée des
plus judicieuses, a clairement mis en garde contre le danger de
réformes imposées aux pays du Proche-Orient, lesquels n’ont pas
besoin de « missionnaires de la démocratie car il n'est pas de
formule toute faite qu'on pourrait transposer d'un pays à l'autre».
Selon le président Chirac, qui partage les mêmes préoccupations que
les grandes capitales arabes (Riad, Le Caire, Damas), il appartient
à chaque nation d’étudier les réformes éventuelles qui lui
conviennent si l’on ne veut pas par des ingérences extérieures
favoriser la déstabilisation des sociétés arabes et musulmanes et
faire le jeu des extrémistes. Finalement, la résolution finale du G8
s’est limitée à une vague déclaration d’intention en faveur d’un
partenariat avec les pays proche-orientaux qui le souhaitent afin
d'appuyer les réformes «qu'ils ont décidé d'engager, en fonction de
leur culture, de leur histoire, de leurs situations économique,
sociale et politique ».
Il est
clair que les Etats-Unis ne savent comment éteindre l’incendie
qu’ils ont allumé. Ils se heurtent aux faits qui sont têtus et ne
cessent de rappeler que la paix et la sécurité au Proche-Orient
passe par la résolution du conflit israélo-palestinien et le
rétablissement de la totale souveraineté de l’Irak dans le respect
de son unité. En effet, c’est bien la situation en Palestine et le
drame de l’Irak qui entretiennent les courant extrémistes. En niant
cette évidence, une Amérique messianique et dominatrice s’est
précipitée dans une impasse. Il est constant qu’il est utopique de
vouloir créer une sorte d’organisme directeur du monde sous la coupe
d'une super puissance. Au contraire, il faut tenir compte des
données géopolitiques si l’on veut résoudre les problèmes politiques
et économiques afin de bâtir un monde plus équilibré et plus sûr.
Cela pourrait être l’objet d’une diplomatie française ambitieuse qui
aurait la faveur de nombreux pays.
Face à la
détermination des Etats-Unis d’imposer leur loi sans tenir compte du
doit international et de la communauté des nations, il faudra sans
doute que Paris continue à faire preuve de courage et de
clairvoyance pour faire en sorte que la politique de Washington au
Proche-Orient soit autre chose que celle du porte-avions et de la
force tant il est vrai qu’une telle politique ne peut que conduire
qu’à l’embrasement et en aucun cas à la construction d’un monde
stable, mieux équilibré et plus prospère.
Henry A. Kissinger, Diplomacy, New York, Simon and
Schuster, 1994.
L'édition française est sous-titrée plus modestement "L'Amérique
et le reste du monde ".
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