Ce que la crise ukrainienne nous dit de l’Union européenne.

Par Christophe Boutin (septembre 2014)

Avoir une idée même approximative de la situation en Ukraine en cette fin 2014 semble un exercice des plus ardus. Comment en effet connaître les attentes réelles des populations concernées au vu de la bataille de l’information à laquelle se livrent les deux camps, s’accusant mutuellement des pires dérives extrémistes ? À quoi il faut ajouter le tropisme systématiquement « anti-poutinien » de nombre de médias occidentaux, toujours acharnés à démontrer que la paix ne peut naître que de l’autodénigrement et du renoncement à son histoire… Quoi qu’il en soit, il est difficile de ne pas voir dans le traitement de cette crise une preuve de l’échec de la politique menée par une Union européenne qui ne sait pas exister dans les domaines des relations internationales et de la défense.

Le premier échec vient en effet de l’absence de politique étrangère clairement définie. Les États membres, et on ne saurait le leur reprocher, entendent mener leur propre politique en tenant compte de leurs propres intérêts, énergétiques, économiques, financiers, stratégiques, et des divers contrats, traités ou alliances qui les arriment à des États qui ne sont pas membres de l’Union. Le poids de l’histoire joue bien sûr, celui de la dictature imposée à l’Europe de l’Est par une Union soviétique au communisme meurtrier... Les poids divers des échanges économiques ou énergétiques avec la Russie ensuite ne peuvent pas être sans impact sur la gestion du dossier ukrainien. Certes, médiatiquement, on semble voir l’Union communier dans un même rejet de la « Russie-puissance », mais une posture indignée ne fait une politique étrangère, et l’inexistence dans ce dossier de la baronne Ashton, le Haut Responsable de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune de la Commission Barroso, a traduit l’incapacité de l’Union à en définir une.

Pour aller plus loin que cet échec de la définition d’une ligne claire en politique étrangère, il faut s’interroger sur une autre faiblesse de l’Union, révélée par la vigueur de la réaction russe à l’accord d’association signé le 27 juin entre l’Ukraine et l’Union. La Russie a en effet beau jeu de rappeler que l’Union dite « européenne » n’est  pas seulement européenne  et que se profile derrière elle la silhouette de l’ancien protecteur de l’Ouest lors de la guerre froide, les Etats-Unis. Or la multipolarité, de plus en plus demandée par les membres les plus divers de la communauté internationale, ne semble pas devoir être une option pour ces derniers. Et pour conserver son leadership mondial face à ceux qui pourraient s’opposer à elle, la puissance américaine use de deux armes essentielles : soit favoriser leur fractionnement, si possible en unités potentiellement conflictuelles, comme ce fut le cas dans l’Europe balkanique ou comme ce peut l’être au Proche-Orient ; soit mettre en place une stratégie du confinement, à l’œuvre face à la Russie en Europe et en Asie ou face à la Chine dans le Pacifique.

En Europe, le bras armé de cette politique américaine, intervenant d’ailleurs tant pour la fragmentation que pour le confinement, et dépassant pour cela en tant que de besoin les buts pourtant uniquement défensifs de sa charte constitutive, est l’OTAN. Or  malgré quelques tentatives vite avortées pour créer une véritable Europe de la défense, on sait que les traités européens continuent de confier la défense de l’Union à cette organisation, dans laquelle il serait très difficile de nier le rôle majeur joué par Washington. Traiter avec l’Union, c’est donc traiter avec une structure directement liée aux Etats-Unis dans un domaine essentiel. C’est pourquoi la mise en place de liens renforcés avec un pays qui, naguère, faisait partie de l’URSS, un pays qui, historiquement, a des liens très forts avec la Russie, ne pouvait être perçue comme anodine par le pouvoir russe. En l’état actuel des choses, les réserves de la Russie, face à une politique qui se traduit dans les faits par une stratégie de confinement, qualifiée par euphémisme d’inamicale, semblent plutôt légitimes. Si, demain, le Pacte de Varsovie se recréait, et que l’Allemagne annonce son adhésion, la France, à l’exception bien sûr de ses marxistes nostalgiques, y verrait peut-être quelques motifs d’insatisfaction.

Les choses auraient sans doute pu être différentes si l’Union européenne avait assumé de définir une politique de puissance commune à ses seuls membres au lieu de laisser la porte ouverte à l’expression d’intérêts étrangers sur son sol - l’actuelle négociation d’un traité de libre-échange entre Etats-Unis  et Union ajoutant d’ailleurs le volet économique aux autres. Les intérêts des Etats-Unis, de la Chine, de la Russie ou de la Patagonie peuvent, selon les cas, être identiques aux siens ou terriblement dissemblables, et l’Europe ne peut prétendre développer une politique indépendante à l’égard de ses divers interlocuteurs  en se liant en même temps les mains dans les domaines clefs de la diplomatie et de la défense. Quant à la prise en compte des intérêts de ses États  membres, la palinodie de la  France, soumise à la pression conjointe des USA et de l’OTAN, et devant finalement accepter de renier ses engagements et de suspendre la livraison de ses BPC Mistral à la Russie, montre combien elle est secondaire…

Ce que révèle donc  la crise ukrainienne, c’est l’impuissance de l’Union européenne à donner un visage à l’Europe des nations. Loin de le permettre, son travail de négation des identités étatiques nationales et de dénigrement de son histoire commune au profit d’un projet imposé en novlangue à ses peuples par une caste persuadée d’être radicalement « moderne » ne fait que faciliter le jeu d’intérêts étrangers qui ne sont pas les siens.