Crises politiques et enjeux socio-économiques dans le monde arabe


par Charles Saint-Prot (mars - avril 2011)

 
L'Observatoire d'études géopolitiques a organisé un petit-déjeuner débat au Sénat le 2 mars 2011 sur le thème "Crises politiques et enjeux socio-économiques dans le monde arabe". Devant une nombreuse assemblée de chefs d'entreprises, d'universitaires et de journalistes, les professeurs Charles Saint-Prot, spécialiste du monde arabe et musulman, Camille Sari (Paris III) et Henri Védie (groupe HEC) ont analysé les aspects économiques et sociaux des crises qui se développement dans de nombreux pays arabes, au Maghreb et au Machreck. 
 
La menace du chaos 
 
Charles Saint-Prot a mis en garde contre l'emploi de formules comme les prétendus "printemps arabe" ou "effet domino", en traçant un panorama des crises politiques et enjeux socio-économiques dans le monde arabe. Il a souligné que la situation dans chaque pays n'est pas comparable et que les crises n'ont pas une seule cause, tout en décortiquant la situation dans chacun des pays concernés (Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Bahreïn, etc). En effet, la situation n'est pas toujours comparable entre à Bahreïn ou une majorité chiite revendique des pouvoirs accrus avec le soutien de l'Iran, le Yémen où s'affrontent des enjeux tribaux et partisans, la Libye où, comme en Algérie, la rente énergétique est annexée par un régime incapables d'utiliser ces richesses au service d'un développement durable, ou la Tunisie et l'Egypte rongées par la concussion et le népotisme. Il a ajouté que ces pays ont également subi de plein fouet les conséquences d'une explosion démographique sans précédent et les répercussions sociales de la crise financière et économique mondiale. Selon Charles Saint-Prot, le risque serait une instauration du désordre politique et social, notamment en Tunisie où la crise devrait coûter 2,8 milliards d'euros de pertes à terme pour l'économie, soit 4% du PIB, sans compter, comme en Egypte, le ralentissement d'une industrie touristique qui représente 6,5% du PIB et emploie dans ces deux pays des centaines de salariés. Pour ne rien arranger, le retour massif des travailleurs immigrés en Libye viendra aggraver la situation. Dans ce contexte, le chaos menace en Tunisie ; "des sortes de soviets se mettent en place dans des usines, chacun n'en fait qu'à sa tête. Cette pagaille risque de faire perdre de précieux points de croissance que le pays aura du mal à rattraper. Certains investisseurs, qui comptaient investir en Tunisie, se tournent d'ailleurs déjà vers le Maroc". 
 
Charles Saint-Prot souhaite la mise en place d'une politique d'envergure des pays européens pour aider à une remise en marche des pays concernés et il a affirmé que l'Union pour la Méditerranée (UPM), imaginée par la France, reste plus que jamais une ardente obligation pour assurer la coopération entre les deux rives de la Méditerranée, un meilleur développement du sud et la stabilité dans cette région du monde. 
 
L'exception marocaine 
 
A cet égard, le directeur de l'Observatoire d'études géopolitiques a mis en exergue l'exception marocaine, qui repose sur la symbiose entre le peuple et le roi, chef de file d'un Islam tolérant et moderne, garant de l'unité nationale et initiateur d'un modèle marocain de développement économique et social. 
 
Selon le professeur Henri Védie, auteur de Maroc: L'épreuve des faits et des réalisations (éditions Eska), les principaux aspects de l'exception marocaine dans le domaine économique et social sont les suivants : un système bancaire peu exposé aux actifs toxiques et qui a bien résisté à la crise ; une économie diversifiée (l'automobile, l'aéronautique, l'agriculture et l'agroalimentaire, la chimie, l'électronique, l'industrie touristique, le textile/cuir, télécom, pharmacie, etc. Il est notable que le projet de développement impulsé par le roi met l'accent sur le social, par l'intermédiaire de l'Initiative nationale de développement humain (INDH) visant à élargir l'accès aux équipements et services sociaux de base, promouvoir les activités génératrices de revenus stables et d'emplois et venir en aide aux personnes les plus défavorisées. Les grands projets de développement aussi bien pour ce qui concerne Tanger Med devenu le port référent de toute la Méditerranée et l'une des plates-formes portuaires les plus modernes à l'échelle mondiale, que le vaste programme pour les énergies renouvelables (solaire et éolienne) sont les exemples d'un Maroc en marche sur la voie d'un développement durable. 
 
Le professeur Camille Sari, auteur de l'ouvrage "L'Algérie et le Maroc. Quelles convergences économiques ?" avance que les situations économiques de l'Algérie et du Maroc permettent de dégager les points de convergence ou de divergence qui pourraient permettre d'avancer vers un marché unique maghrébin perçu comme un moyen de gagner en indépendance économique et de développer des échanges mutuellement avantageux entre les pays de la région. L'absence d'une union économique maghrébine empêche le développement des échanges de biens et services et de capitaux, ainsi que de la circulation des ressources humaines. Le Maghreb est la seule région au monde qui ne connaît pas de construction régionale et où le commerce intra maghrébin est insignifiant avec moins de 2% des échanges. La complémentarité entre le Maroc, dynamisme et savoir-faire, et l'Algérie, rente gazière, est indéniable mais la coopération entre les deux pays, et partant la construction du Maghreb arabe, est compromise par le soutien de l'Algérie au projet séparatiste du Sahara marocain.