La nation condition nécessaire du dialogue des civilisations

Par Christophe Boutin (juin 2015) 

Le Néerlandais Thierry Baudet s’attaque dans un livre récent, « Indispensables frontières »* aux institutions supranationales européennes, politiques ou juridiques, qui élargissent sans cesse leurs compétences au détriment de la souveraineté des États signataires des traités. La logique de Jean Monnet fonctionne en effet à plein, entravant peuples et individus dans cette multiplication de règlementations dans laquelle Alexis de Tocqueville voyait un exemple du totalitarisme démocratique. Une monnaie unique, qui implique donc un contrôle budgétaire central ; l’abolition des frontières internes, qui implique elle une politique unique de l'immigration et du droit d'asile, des organes de surveillance et des fichiers européens. L’État fédéral, rejeté par les populations européennes, est inéluctablement au bout de la route.

Plus de 70% des règles des pays membres de l’UE sont élaborées à Bruxelles, mais le sont-elles démocratiquement ? Le Parlement européen, pléthorique tour de Babel linguistique, coupé des peuples nationaux, seules réalités, puisque le peuple européen n’existe pas, est mis de côté si besoin est, comme le prouve le débat actuel sur l’autorisation de plantation d’OGM, donnée par la seule Commission et s’imposant à tous les États. Bruxelles, c’est le triomphe de la dictature des « experts », mais c’est surtout celle des lobbies au service de multinationales pour lesquelles l’Europe n’est qu’un marché.

Cette Europe n’apporte pas « la paix », comme on l’entend trop souvent, et la Serbie, le Kosovo ou l’Ukraine maintenant en savent quelque chose. Elle n’est pas non plus, rappelle Thierry Baudet, « une chance économique » : la Suisse ou la Norvège, bien sûr, mais aussi le Royaume-Uni ou le Danemark, placés en dehors de la zone euro, ont-ils basculé vers la tiers-mondialisation ? Tout cela prouve y a bien d’autres formes de coopérations européennes envisageables entre États nations pleinement souverains, aussi efficaces, et sans doute plus, que la dissolution dans l’Union.

Bruxelles, et on le voit bien avec la question des migrants de Méditerranée, ne contrôle pas les flux extérieurs, et moins encore les déplacements intérieurs. Elle se contente de faire pression sur les États pour les forcer à accepter les nouveaux arrivants, abusivement présentés comme des demandeurs d'asile, et ce quelles qu’en soient les conséquences Or, pour Thierry Baudet, ces populations ne peuvent s’intégrer quand domine un multiculturalisme qu’il définit comme le refus des valeurs de références d'une culture dominante.

Le président du Sénat au secours de la nation

Dans son rapport au président de la République rendu le 15 avril et intitulé « La nation française, un héritage en partage », le président du Sénat, Gérard Larcher, écartant une « novlangue, politiquement correcte » qui « a affaibli la force des valeurs et des principes qui constituent le ciment de notre Nation », évoque lui aussi cette détestation de soi. Il cite Ernest Renan, pour lequel « une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.»

La question fondamentale est alors celle de la transmission de cet héritage. Le président du Sénat rappelle d’abord le rôle fondamental de l’école pour raffermir ces valeurs et principes, la nécessité d’y restaurer « l’autorité du maître » et d’y valoriser le mérite de l’élève. Mais surtout la nécessité d’écarter « la tentation d’instaurer à l’école des mécanismes de discrimination positive » qui présentent « le double inconvénient d’inverser l’ordre des privilèges au lieu de supprimer ceux-ci – créant ainsi un sentiment de contrainte et d’injustice chez les exclus de la procédure – et de légitimer, à l’inverse du but poursuivi, les revendications d’ordre ethnique, religieux ou identitaire. »

Gérard Larcher évoque ensuite, parmi ces savoirs que l’école doit transmettre, « l’histoire, la géographie, la littérature et de manière plus générale les Humanités  (qui) ont, en France, une vertu émancipatrice et civilisatrice » et s’insurge contre un enseignement systématiquement à charge contre la nation… et tout aussi systématiquement favorable aux communautés ou institutions infra ou supranationales. Il faut selon lui abolir « l’esprit victimaire, par lequel un groupe ou une communauté (…) exige une réparation du corps social » et « s’interroger sur la tenue, à l’école, des séquences « mémorielles » qui brouillent les repères de nos enfants ». « Transformer une partie de la jeunesse en victime, conclut-il sur ce point, (…) risque d’attiser la haine de la nation, c’est-à-dire la haine de soi. »

Or c’est justement sur cette absence d’héritage et sur cette haine de soi que prospère l’extrémisme, et non sur l’affirmation des valeurs nationales, contrairement à l’image caricaturale du fait national diffusée par la bien-pensance mondialiste. Loin de tout multiculturalisme, la France doit donc affirmer « explicitement et avec force » ses valeurs face à la « contestation de l’unité de la nation française mais aussi de son héritage culturel », évitant « la posture de sempiternelle repentance».

Mais pour pouvoir faire ce travail de transmission, la nation doit pouvoir imposer son cadre. Pour le président du Sénat, la France doit limiter l’activisme culturel de certains États étrangers sur notre territoire. Elle doit aussi mieux encadrer l’immigration, quand « la capacité collective d’intégration de la France est aujourd’hui saturée » et que la nation se dissout en une mosaïque de communautés antagonistes. Il faut en finir avec ce « sentiment, illégitime, selon lequel les étrangers, quelle que soit la légalité de leur séjour, ont une créance sur la France », un sentiment accru par les régulières « régularisations » par lesquelles notre État, sous la pression des juges européens parfois, cautionne la violation de ses propres lois.

Chercheurs et politiques rappellent donc des vérités essentielles. Le dialogue des civilisations, s’il doit être autre chose qu’un vœu pieu, ne peut résulter ni du monologue d’une pensée unique mondialisée ni de la cacophonie d’intérêts communautaires antagonistes et nomades. Il suppose des communautés enracinées dans leur culture et leur histoire, et qui, parce qu’elles savent d’où elles viennent, savent où elles vont. D’où ce retour à la nation, conçue comme le plus efficace des cercles d’appartenance.

*Thierry Baudet, Indispensables frontières. Pourquoi le supranationalisme et le multiculturalisme détruisent la démocratie, éditions du Toucan, 2015.