L'enjeu géopolitique de la Francophonie

Par Charles Saint-Prot (novembre 2013) 

Contrairement aux allégations des habituels champions du renoncement, la langue française est bien vivante dans le monde. Il n’y a guère que certaines prétendues élites parisiennes, hauts fonctionnaires, diplomates et autres  hommes d’affaires, qui ont fait de la démission et de la soumission une règle de conduite pour considérer qu’il serait du meilleur chic de s’exprimer en anglais et la francophonie serait une préoccupation désuète et un combat d’arrière-garde. Si le français recule comme langue de travail dans le cercle, à vrai dire étroit, des organisations régionales et internationales, c’est principalement à cause de la négligence des élites précitées qui ne défendent jamais leur langue tant elles adhèrent aveuglément à une doxa européiste fondamentalement hostile aux nations et à tous les signes de souveraineté. Il est inadmissible que les fonctionnaires, les universitaires, les scientifiques ou les parlementaires français ne fassent pas les rappels à l’ordre qui s’imposent lorsqu’on tente d’imposer des travaux uniquement en langue anglaise dans des instances où le français est officiellement reconnu comme langue de travail (ONU, OCDE, OTAN, Conseil de l’Europe, parlement européen, commission européenne, etc.). En revanche, s’il y a défaillance au sommet, l’expansion est indéniable dans les populations. 

700 millions de francophones en 2050

L’universitaire québécois Richard Marcoux, rappelle que les francophones sont répartis sur les cinq continents, le français est non seulement une langue parlée et étudiée mondialement, elle est aussi une langue de plus en plus utilisée. L’Administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (une soixantaine d’Etats et gouvernements), Clément Duhaime, souligne que selon les prévisions de l’Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone le nombre des francophones pourrait dépasser 700 millions d’ici à 2050 (2,5 fois plus qu’aujourd’hui). Ces chiffres doivent être abondés de tous ceux qui ne sont pas répertoriés, notamment les francophones des pays non-francophones. Au rythme actuel de croissance, on pourrait dénombrer un milliard de francophones à la fin du siècle. A contrario, le tout anglais est loin de consolider toutes ses positions, par exemple, sur Internet l’anglo-américain est passé de 80 % du trafic à 45 %, depuis quelques années. La progression irrésistible du français est principalement due à la montée en puissance des francophones d'Afrique (Afrique noire et Maghreb), sous la double influence de la démographie et de la scolarisation. C’est dire l’importance qu’il convient d’accorder à ce continent qui doit être une priorité pour la diplomatie française et pour les instances francophones.

Une priorité politique

Les francophones seront donc plus de 700 millions d’ici à moins d’une quarantaine d’années, c’est donc maintenant qu’il faut travailler pour faire de cette perspective un atout.  La Francophonie est une chance linguistique, culturelle et politique, il faut aussi qu’elle soit une réalité économique en développant davantage les axes de coopération nord-sud et sud-sud et en explorant toutes les potentialités de l’ensemble économique francophone. La Francophonie ne peut se limite à des slogans, il ne suffit pas d'afficher des intentions,  il faut davantage les traduire dans les faits, dessiner un dessein commun, créer une véritable synergie. Il est clair que le projet francophone doit être plus ambitieux, c'est-à-dire plus politique. Le rôle essentiel d'une Francophonie dynamique et volontaire ne doit pas consister seulement à défendre la diversité –ce qui est certes indispensable– mais encore il faut mettre en place les programmes nécessaires pour permettre aux membres les moins développés de l’ensemble francophone de rattraper leur retard en matière d'éducation, de formation, d'accès aux nouvelles technologies, de formation professionnelle, etc. Et, parce qu’il n’y a pas de développement sans stabilité et sécurité juridique, il est également indispensable d’aider les pays concernés à renforcer la construction de l’Etat de droit, ce qui ne doit pas conduire pour autant à donner des leçons ou à prétendre imposer un modèle unique, une sorte de prêt-à-gouverner qui ignorerait les identités et les diversités. Tout cela implique une véritable stratégie à long terme et une action particulièrement active de la part des pays industrialisés, surtout de la France qui doit faire du développement des pays francophones une priorité. A vrai dire, la France doit s'investir davantage, et sans complexe, dans le projet francophone et consentir les moyens nécessaires. 

Loin d’être la lubie de quelques nostalgiques, la Francophonie constitue un enjeu de première importance. L’usage d’une langue marque l’adhésion à un état d’esprit, à des valeurs partagées, à une vision du monde. L'évolution géopolitique des langues n'est donc pas anecdotique. Elle traduit les rapports de force et les grandes dynamiques.  C'est pourquoi une  Francophonie structurée, dynamique, volontaire, est une ardente obligation. Encore faudrait-il que les politiques, notamment les dirigeants français de droite comme de  gauche, en prennent la mesure et mettent en place une véritable stratégie en la matière, notamment en anticipant les besoins futurs et en développant les atouts de ce vaste ensemble qui peut –et doit- peser davantage dans la recomposition du paysage planétaire.