L’Irak et les grandes constantes géopolitiques du Proche-Orient

Par Charles Saint-Prot (juillet 2014)

En cet été 2014, l’Irak est plus que jamais au bord de l’éclatement. Selon Nancy Pelosi chef de file du parti démocrate à la Chambre des représentants aux Etats-Unis, «  C’est la politique erronée qui nous a menés sur ce chemin il y a onze ans.» (citée dans Le Monde du  13 juin  2014).

  En effet, après la gestion désastreuse de l’affaire afghane, l’invasion de l’Irak en mars 2003 a conduit à livrer le pays à des groupes chiites pro-iraniens qui ont profité de l’absurde  démantèlement de l’Etat baasiste et de l’armée par le « gauleiter » Paul Brenner. Pour imposer leur carte d’un « nouveau Moyen-Orient », les Etats-Unis ont choisi de faire éclater la plus vieille nation du monde en livrant le pays à des bandes ethniques ou confessionnelles. Du coup, l’Etat moderne et laïc mis en place par le Baas depuis 1968 a fait place au pouvoir groupes sectaires à la solde de l’étranger et ressuscitant de vielles rivalités et de vieilles rancunes.

Le Premier ministre arrivé de Téhéran où il militait au sein du parti terroriste du Dawa ne pouvait être que la marionnette de ses protecteurs iraniens qui n’avait en vue que la revanche sur la guerre Irak-Iran des années 1980 et leur rêve d’hégémonie régionale. Par haine et sectarisme,  Nouri el Maliki  a non seulement été incapable de promouvoir l’entente nationale et de protéger les plus faibles (par exemple les 3 ou 4% de chrétiens), mais encore il a multiplié les provocations et même  les crimes contre les Irakiens sunnites (mais aussi des chiites baassistes) et il a tout fait pour provoquer une guerre entre Arabes sunnites (33% de la population)  et Arabes chiites (près de 50%), tandis qu’au nord du pays, les Kurdes (sunnites non-arabes représentant environ 15% de la population) marchent vers le séparatisme avec la bénédiction des Etats-Unis et des Israéliens très présents dans  cette partie du pays.

Il n’en fallait pas plus pour donner un élan à la résistance nationaliste, d’abord regroupées autour des baassistes dirigés par Ezzat Ibrahim, un proche du Président Saddam Hussein, des patriotes, le conseil des oulémas sunnites et des chefs de tribus. Peu à, peu l’intensification de la politique de division confessionnelle voulue par Maliki et l’Iran a conduit à durcir encore plus  les positions des uns et des autres, ce qui a ouvert la voie à des groupes radicaux comme l’Etat islamique en Irak et en grande Syrie (al Dawla al Islāmiyya fi al-ʿIrāq wa al Cham). Il est notable que ce groupe est certes actif mais assez peu nombreux (moins de 8 000 combattants) et si la population sunnite, toute hostile au régime sectaire de Bagdad, n’a pas mal accueilli les succès des insurgés, elle est davantage proche des baassistes et des oulémas ou des chefs de tribus traditionnels dont il ne faut pas minimiser le rôle. Si tel n’était pas le cas, on ne voit pas comment une grande ville comme Mossoul et des provinces entière pourraient être contrôlées par les quelques milliers de combattants de  l’Etat islamique.

 En réalité c’est un nouveau développement de la guerre entre Arabes et Perses, dont l’enjeu est l’Irak et la Syrie où les tergiversations occidentales, notamment américaines, ont permis la survie du régime avec l’aide des miliciens iraniens et du hezbollah. En même temps, comme en Syrie, l’Irak a vu des mouvements radicaux prospérer sur le terreau d’un conflit acharné. En Irak comme en Syrie les tyrannies au pouvoir ont instrumentalisé ces mouvements pour en faire des épouvantails afin de faire pencher les Etats-Unis et l’Occident en leur faveur. C’est dans ce contexte qu’il est possible de constater une sorte de retournement des alliances. Barak Obama a l’obsession de conclure à n’importe quel prix  un accord sur le nucléaire (dont on sait qu’il n’empêchera pas plus le régime des mollahs de poursuivre son objectif que le prétendu démantèlement des armes chimiques du régime syrien ne l’empêche de continuer à massacrer son peuple). Dans ces conditions, il ménage Téhéran en Syrie et en Irak, il continue à soutenir le régime de Maliki  contre tout sens commun.  Désormais, certains proches de l’administration Obama n’hésitent pas à dire que la théocratie totalitaire et sectaire de  Téhéran est « un allié naturel des Etats-Unis ». De telles affirmations sont évidemment de nature à provoquer  l’inquiétude des Etats du Golfe arabe qui seraient les premières victimes du renversement des alliances.

Une fois de plus, les Etats-Unis menacent d’ouvrir une dangereuse boite de Pandore en déstabilisant les grandes constantes géopolitiques du Proche-Orient. C’est dire si la France doit maintenir sa ligne contre le régime syrien et faire montre de méfiance vis-à-vis du régime iranien des mollahs qui constitue  une menace pour tous les pays de la région. Paris a tout intérêt à consolider ses alliances avec les monarchies du Golfe arabe pour jouer son rôle consistant à peser sur le respect des grands équilibres régionaux, dans la ligne d’une politique arabe de la France qui devrait rester l’un des piliers d’une diplomatie ambitieuse.