Quelle union pour quelle Méditerranée ?


par Zeina el Tibi et Charles Saint-Prot (juillet 2008)
 

La question des relations entre les deux rives de la Méditerranée est aussi vieille que le monde. De tout temps, les civilisations qui se sont développées dans cet extraordinaire espace, se sont rencontrées, confrontées, associées. Les peuples qui ont la Méditerranée en partage sont à la fois des voisins et des cousins. En ce début du troisième millénaire, ils ont l’ardente obligation de s’organiser pour continuer à faire de cette région du monde la grande « accoucheuse de civilisations » qu’elle a toujours été.
 
Depuis le début des années 1970, les tentatives de créer des liens de part et d’autre du lac méditerranéen n’ont pas manqué : le Dialogue euro-arabe, de 1973 à 1990 ; le Dialogue 5+5, lancé en 1990 ; le Processus de Barcelone et Politique européenne de voisinage. Alors que, depuis la chute de l’ancien bloc soviétique, les Européens se sont tournés vers l’Europe centrale et orientale en oubliant leur sud, il revient au président de la République française le mérite d’avoir replacé la Méditerranée au centre des géométries politiques. Partant de la constatation que le Processus de Barcelone n’a pas répondu aux attentes et s’était enfermé dans un dispositif technique et poussif, le président Nicolas Sarkozy a lancé l’idée d’une Union méditerranéenne entre les pays riverains et il a défini ce projet dans un discours prononcé à Tanger, le 23 octobre 2007.
 
On sait que le projet a perdu de son originalité sous la pression de l’Allemagne, hostile à la fois à une diplomatie française dynamique et au monde sud-méditerranéen, et des institutions européennes qui ont voulu le récupérer tandis que les pays arabes du sud de la Méditerranée sont restés partagés entre l’intérêt (Egypte, Maroc, Tunisie) et la méfiance (Algérie, Libye). Cette méfiance est alimentée, d’une part, par les réticences européennes à voir s’ établir un partenariat sur une base égalitaire comme l’a proposé la France et la volonté des instances eurocratiques d’installer le secrétariat de la future Union à Bruxelles plutôt que dans un pays méridional, et, d’autre part, par la participation de l’Etat d’Israël au processus alors que l'Union européenne a signé, le 16 juin 2008, un accord spécial qui « pourrait se traduire par une intégration renforcée d'Israël dans le marché unique et les institutions européennes (présence des ministres israéliens dans les conseils européens, participation d'experts israéliens dans l'ensemble des programmes et des groupes de travail européens), ce qui équivaudrait à conférer à l'Etat juif un statut de quasi-membre de l'UE » (Le Monde, 7 juin 2008). Et cela alors que les constructions de colonies se sont accélérées dans les territoires palestiniens occupés, en violation des lois internationales.
 
Il est donc clair que la construction d’un projet euro-méditerranéen n’est pas chose aisée, mais elle reste une ardente obligation si nous voulons, de part et d’autre de la Méditerranée, rester des acteurs de l’Histoire en renouant un dialogue millénaire. Il convient donc d’étudier quelles sont les perspectives raisonnables en la matière, sans optimisme outrancier mais sans pessimisme excessif. 
 
A vrai dire les deux principales questions portent sur les point suivants : quelle union, c'est-à-dire que doit être et comment doit s’organiser la nouvelle institution et, surtout, avec qui, c'est-à-dire quelle Méditerranée ? Cette dernière question est essentielle puisqu’elle détermine la nature de la construction envisagée. Un déséquilibre en faveur des pays européens risquerait de la rendre inégale, bancale et alignée sur les seules priorités fixées arbitrairement par une commission bureaucratique. On sait que le dialogue euro-arabe jadis, le processus de Barcelone naguère ont été paralysés par l’esprit trop étroit de pays du nord qui, à l’exception de la France, n’ont jamais su ou voulu donner un souffle volontariste et ambitieux à la construction d’un axe euro-méditerranéen, lequel il faut bien le souligner est avant tout un axe euro-arabe. Le Conseil européen, réuni les 19 et 20 juin dans l’ambiance morose du non du peuple irlandais à la ratification du traité de Lisbonne, n’a accordé qu’une attention limitée au projet d’Union pour la Méditerranée mais son communiqué final traduit le manque d’envergure de la vision européiste et son obsession à réduire la coopération avec le sud aux problèmes sécuritaires et migratoires puisqu’il s’est contenté de souligner « l'importance de mettre l'accent dans les mois à venir sur les questions liés à la sécurité ainsi qu'à l'immigration ».
 
Tout nous ramène inexorablement à la volonté politique. Force est de constater que celle-ci fait défaut à une construction européenne qui ne tend qu’à la constitution d’un « espace exclusivement économique et juridique », faisant de nos nations des « retraités de la grande Histoire » (Marcel Gauchet). Pour représenter une vraie ambition partagée, la perspective doit être politique et civilisationnelle. C’est dire qu’il ne faut pas raisonner en boutiquier ou selon les vues étriquées et bureau-technocratiques de la commission de Bruxelles, mais en visionnaire. L’enjeu est de créer un axe géopolitique et de concrétiser un dialogue des civilisations. Sur ce point comme sur tant d’autres, c’est encore le général de Gaulle, ce grand bâtisseur d’avenir, qui avait fixé le cap : 
 
« Il faut voir loin. Il y a, de l’autre côté de la Méditerranée, des pays en voie de développement. Mais il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu’un jour nous serons probablement très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de cette Méditerranée — accoucheuse de grandes civilisations — construire une civilisation moderne qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l’homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre ».