Vers l’Europe des tribus ?

 

par Charles Saint-Prot (janvier 2013)

Alors que l’enjeu pour toutes les nations en développement et émergentes consiste à renforcer l’État de droit et consolider des institutions nationales compétentes et dynamiques ; alors que – comme lors de la crise de 1929 - les peuples redécouvrent le rôle indispensable de l’État face aux crises financières et économiques dues à un système qui prétendait substituer au gouvernement des hommes l’administration des choses, une curieuse mécanique de sape mettant à mal l’autorité et l’unité des États est toujours en action au sein de l’union européenne. Le risque de balkanisation vient d’être rappelé par le débat sur le séparatisme qui a dominé les élections régionales en Catalogne espagnole, le 25 novembre 2012.

Lors d’un récent forum sur la communauté Atlantique, le chercheur états-unien Youssef Bodansky pouvait affirmer que l’union européenne a voulu affaiblir les États nations. Du même coup, elle a encouragé les séparatismes aussi bien en son sein qu’à sa périphérie. Après le Kosovo arbitrairement détaché de la Serbie, après la montée en puissance de mouvements comme la Ligue du Nord en Italie ou la Nouvelle Alliance flamande en Belgique, la menace séparatiste en Catalogne espagnole constitue un risque majeur dans un processus d’émiettement des nations européennes. Ce processus est essentiellement la conséquence d’une idéologie supranationale ne pouvant prospérer que par la disparition des États et des nations. La ritournelle est connue : l’époque serait celle des « grands ensembles » et le cadre des nations trop étroit pour faire face aux défis modernes et répondre à la logique d’un ultralibéralisme qui conduit d’ailleurs les peuples à la faillite. D’où l’urgence de multiplier les micro-Etats. Comprenne qui pourra !

À vrai dire, c’est l’Etat-nation qui est visé. En effet, non seulement le système eurocrate s’emploie à priver les États de leur souveraineté fiscale, budgétaire et monétaire mais encore, il tend à faire éclater les nations sous couvert d’une Europe des régions c’est-à-dire un système eurofédéral qui était déjà prôné dans un ouvrage comme L’Europe aux cent drapeaux de Yann Fouéré, condamné pour collaboration avec l’occupant allemand à la Libération et l’un des rédacteurs de la charte européenne des langues régionales parrainée par le Conseil de l’Europe. La boucle est bouclée.

On remarquera que les cartes illustrant ce projet de divisions ethniques, souvent calqué sur la vision ethno-racialiste des penseurs pangermanistes du XIXe siècle dépècent à peu près toutes les nations d’Europe, à l’exception de… l’Allemagne ! Alors que ces funestes théories conduisent au démantèlement des autres nations, en particulier la France, l’Allemagne sortirait fortifiée par ce redécoupage. Il est vrai qu’il n’y a pas de fédération sans fédérateur et il est très clair que la chancellerie de Berlin aspire à jouer ce rôle de chef de file. Dans ces conditions, on comprend mieux le sens de l’appel lancé, en mai 2000, par le ministre des affaires étrangères Joschka Fischer, puis par le chancelier Schröder, lors du congrès de son parti, le 30 avril 2001, en faveur de la création d’une Europe fédérale et des régions, c’est-à-dire une Europe façonnée sur un modèle fédératif proche de l’Allemagne des länder qui serait ni plus ni moins qu’une ressassée du Saint Empire germanique. Faire remonter tout le cours de l’histoire européenne sur un millénaire pour construire une sorte de Ligue hanséatique du troisième millénaire et ressusciter les particularismes et l’esprit des anciennes féodalités, est sans doute ce que certains considèrent comme une idée « moderne ».

En tout cas, c’est encore l’Allemagne, de nouveau sûre d’elle-même et dominatrice, qui sert les revendications minoritaires visant à détruire les États en les dépouillant de leur souveraineté, en encourageant tous les instruments de décomposition des nations ; charte des langues régionales, comité pour la protection des minorités, charte de l’autonomie locale, assemblée des régions de l’Europe (ARE), comité des régions (CdR) de l’Europe, etc. On commence à défendre l’idéologie des minorités confessionnelles, ethniques, dogmatiques et sectoïdes au nom du droit de microcultures d’enfermement pour finir par préserver la « race », quitte à se livrer comme l’ETA en Espagne à ce que l’écrivain Jon Juaristi a dénoncé comme la « violence de la purification ethnique ». Tous les irrédentismes qui ont ensanglanté l’Europe au XXe siècle se lisent ici en filigrane. Dès lors, il est légitime de se demander si l’union européenne, titulaire d’un niais prix Nobel de la paix, ne serait pas la matrice de nouveaux conflits. Et si, comme l’a écrit Orwell, la paix c’était la guerre ? De fait, la construction supranationale, qui est en train de se substituer au marché commun de l’Europe des nations, marquera une formidable marche en arrière, un retour aux temps médiévaux des petites principautés repliée sur d’intérêts particuliers, ethniques, communautaires, pseudo-identitaires, folkloriques et parfois crapuleux et mafieux (par exemple en Corse). Ce morcellement a un nom, le tribalisme.

Bienvenue au Moyen Âge !